S’engager en 2022 – Le billet de Bruno Cautrès pour la présidentielle

Que la « fête électorale » commence !

L’une des plus essentielles fonctions des campagnes électorales est la mobilisation politique. Si les Français s’intéressent à la politique en dehors de ces périodes, les campagnes électorales permettent de renouer un lien plus intense avec celle-ci : les nombreuses émissions politiques sur les écrans, les conversations entre amis et en famille, les discussions en ligne permettent à minima de susciter le débat, de parfois déchaîner les passions, y compris chez des « électeurs » qui finalement ne voteront pas. Mais cette mobilisation ne se traduit pas toujours dans les urnes : au cours des dernières années, la France (comme bien d’autres démocraties) a connu une tendance à devenir une « démocratie de l’abstention ».

Cette situation est inquiétante du point de vue de la vie démocratique, d’autant que notre pays a connu d’importantes mobilisations en dehors des élections et une explosion sans précédent de colère politique et sociale avec la crise des Gilets jaunes.

A six mois de  l’élection présidentielle de 2022, où en est le rapport des Français au vote et à l’abstention ?

Répondre à cette question est à la fois essentiel et pas totalement évident sur le plan de la mesure de l’opinion publique. En effet, comprendre le rapport des citoyens au vote recèle quelques pièges méthodologiques.

Le vote, acte suprême et sacré de la citoyenneté, est également une « norme sociale », un comportement qui dépasse le seul choix électoral et parle aussi d’intégration sociale, de civisme, de sens que l’on donne à son appartenance à la communauté politique nationale. Mesurer dans une enquête le sens que les citoyens donnent à l’acte de vote doit donc éviter le piège de ce que l’on appelle le « biais de désirabilité sociale » : la norme sociale du « bon citoyen » qui participe à la vie publique et se conforme à son devoir civique peut conduire les personnes interrogées à se déclarer plus participationnistes qu’en réalité. Pour éviter ce biais méthodologique, on peut s’appuyer sur les travaux d’un des meilleurs spécialistes de la participation politique, le politiste canadien André Blais de l’Université de Montréal. Dans un article paru en 2015 il propose une série d’indicateurs sur le sens que les citoyens donnent au vote : il s’intéresse non seulement aux conceptions classiques du vote comme droit ou comme devoir mais aussi à l’intensité avec laquelle les citoyens adhèrent à l’idée du devoir civique. D’autres indicateurs permettent aux personnes interrogées d’exprimer plus facilement leurs penchants abstentionnistes.

Pour cette première analyse consacrée à l’engagement des Français, nous avons choisi, en collaboration avec BVA, de répliquer ces mesures.

Moins de la moitié des personnes interrogées (45%) pensent « très fortement » que voter est un devoir ; près d’une personne sur cinq (18%) ne le pense que moyennement, voire faiblement ; 37% considèrent que le vote est un simple choix et se sentent libres de voter ou pas en fonction des élections ou des candidats. Ces résultats sont confirmés par les autres indicateurs : sur une échelle de 0 à 10 mesurant le sentiment de « culpabilité » de ne pas voter, la note moyenne est de 5.8 seulement. 42% des personnes interrogées sont d’accord ou assez d’accord avec l’idée qu’il « n’y a pas de mal à s’abstenir si l’on n’a pas d’opinion sur une élection ».

Si le modèle du « citoyen par devoir » reste majoritaire en France, un second modèle s’affirme donc, celui du « citoyen optionnel », un intermittent du vote décomplexé de ne pas correspondre au modèle du « citoyen civique ». Le portait sociologique de ce « citoyen optionnel » ne correspond pas à celui d’un citoyen très informé sur la politique, qui « zapperait » au gré des élections entre abstention et participation selon l’intérêt de la campagne électorale. Il s’agit plutôt d’électeurs qui votent aux franges du système politique (pour des candidats très minoritaires). Mais c’est davantage la logique sociologique qui prime : les hiérarchies du statut socio-économique, particulièrement le diplôme et l’âge, se traduisent par de de fortes différences dans le rapport au vote. Ainsi, seuls 48% des 18-24 ans déclarent que « voter est le seul moyen d’avoir son mot à dire » contre 64% des 50-64 ans et 72% des plus de 65 ans. La fracture générationnelle dans le rapport au vote se retrouve même chez les jeunes diplômés du supérieur, moins sensibles au « vote par devoir » que leurs aînés. Les enquêtes sociologiques ont d’ailleurs montré que si les jeunes se sentent souvent « engagés » ou concernés par les questions politiques, ils ont un rapport plus distant et plus critique avec le vote et les élections : engagés oui, impliqués et votants pas nécessairement nous disent les jeunes français ! C’est d’ailleurs l’un des enseignements clés de l’enquête réalisée par BVA en partenariat avec la Fondation Jean Jaurès en juin 2021.

Les jeunes ne sont d’ailleurs pas les seuls à douter que le vote soit le meilleur moyen d’expression publique.

Cette dualité du rapport au vote fait écho aux questions plus générales de confiance politique et de croyance dans le fonctionnement démocratique du pays : moins d’un tiers des personnes interrogées déclarent voter à toutes les élections et la moitié à presque toutes les élections. Si l’abstention systématique est rare, un fatalisme désabusé domine néanmoins le rapport au vote et aux élections : 62% des personnes adhèrent à l’idée que « peu importe le parti au pouvoir, au final, les choses se passent à peu près de la même manière » !  Au-delà des facteurs « classiques » de l’abstention et notamment la distance au « système », cette question de l’utilité de la politique est aujourd’hui l’élément central de la désaffection croissante à l’égard du politique :

« à quoi ça sert que je vote, mon quotidien ne change pas pour autant » nous disent ces électeurs désabusés. 

C’est ce regard désabusé que les Français portent sur le vote à six mois des deux dimanches électoraux qui vont pourtant vont redonner au peuple souverain le pouvoir absolu de faire ou de défaire le destin des candidats. Si le vote reste ce « rituel civique » qu’ont analysé les anthropologues, un rapport moins sacré s’est installé dans le rapport des citoyens à la politique : la « magie »  du rituel électoral n’opère plus autant, la défiance est toujours là, les hommes et femmes politiques n’inspirent plus autant le respect.

S’il ne faut pas tomber dans le mythe d’un « âge d’or » de la politique que nous aurions perdu quelque part en route, l’enjeu est néanmoins de ressourcer en profondeur notre modèle démocratique. Nous sommes devenus ces « citoyens critiques », très attachés aux principes fondamentaux de la démocratie pluraliste mais critiques vis-à-vis de l’exercice du pouvoir et mettant rapidement en doute la sincérité du politique. Ce sens critique recèle des énergies et pourrait se transformer en « sens civique » renouvelé, quitte à s’exprimer dans des actes du quotidien et de la proximité avec les autres sans passer par l’adhésion à de grands récits politiques.

Vouloir transformer le « sens critique » et le désenchantement des électeurs en un nouveau « sens civique », ressourcé et renouvelé, n’est pas une tâche simple pour les politiques, notamment les candidats et les candidates à la présidentielle : d’un côté, il faut parler de « causes communes », aborder des sujets dans leur universalité, car c’est ce qui permet de faire société ; de l’autre, chacun voit midi à sa porte, attend du politique qu’il s’adresse à lui, qu’il résolve ses problèmes et l’aide à surpasser « les épreuves de la vie » dont parle Pierre Rosanvallon. Cette tension entre un discours politique qui parle du destin du pays et les attentes individuelles des électeurs s’est accentuée fortement : le politique a semblé avoir moins prise sur le destin collectif sans pour autant être perçu comme un réparateur efficace des destins individuels, parfois brisés par les épreuves de la vie. L’équation politique qui permet de parler à tous les Français et à toutes les Françaises est ainsi devenue complexe, presque impossible à résoudre. Pourtant, telle est bien la question centrale des élections de 2022 : trouver la voie de passage qui réconcilie l’universalité des causes et les destins individuels, sans donner le sentiment, l’élection passée, qu’une fois encore la promesse n’a pas été tenue et que le politique ne parle qu’à lui-même.

C’est cela retrouver le sens du vote et c’est cela s’engager en 2022 ! En attendant, que la fête électorale commence !
BRUNO CAUTRES
BRUNO CAUTRES

Chercheur au CNRS et au CEVIPOF