L’Europe si ennuyeuse et si lointaine

En partenariat avec :

Pour ce sixième rendez-vous, les citoyens de la communauté ont été invités à s’exprimer sur la présidence française de l’Union Européenne et sur l’Europe. Compte-tenu de l’aridité connue (et mesurée dans les enquêtes) de la thématique européenne aux yeux de l’opinion, le parti-pris retenu a été dans un premier temps de présenter aux citoyens une vidéo de 30 minutes environ avec un extrait du discours d’Emmanuel Macron au Parlement Européen pour la Présidence française de l’Union Européenne et un extrait du débat qui s’en est suivi avec les parlementaires ; puis dans un second temps de recueillir leur avis.


Encadré de méthode :
BVA a constitué pour Terra Nova une communauté citoyenne composée de 50 Français. Nous les interrogerons deux fois par mois pour leur demander de réagir aux débats de la campagne ainsi qu’à différentes propositions. Cette mobilisation d’une communauté permet de compléter les données quantitatives et de donner des éléments de compréhension en profondeur. Elle apporte « le pourquoi » que n’indiquent jamais les intentions de votes. Par ailleurs, grâce à une communauté, on peut capter des signaux faibles et ainsi anticiper des sujets qui s’imposeront à plus long terme.

Ces 50 Français sont représentatifs de la diversité de la société française, dans leur genre, leur âge, leur catégorie socio-professionnelle, leur niveau de qualification et leur origine régionale.

Procédure de recrutement :
Recrutement opéré par BVA d’un panel de 50 citoyens et de 10 suppléants sur la base de 30 000 emails envoyés à des personnes ciblées sur des critères d’âge, de genre et de région d’habitation. Sur 1536 citoyens volontaires et inscrits sur les listes électorales, 60 ont été sélectionnés.


Procédure d’animation :
Toutes les deux semaines et ce jusqu’à la fin de la campagne présidentielle, les membres de la communauté seront réunis pour dialoguer sur différents thèmes. Ils le feront par écrit sur un forum qui leur est dédié ou lors de réunions dématérialisées en plenum ou par petit groupe.


Terra Nova a fait appel à BVA pour constituer et animer une communauté citoyenne, composée de 50 personnes reflétant la diversité de la société française, dans leur genre, leur âge, leur catégorie socio-professionnelle, leur niveau de qualification, leur origine régionale mais aussi leur sensibilité politique.

Ceux-ci ont visionné le lundi 24 janvier une vidéo de 30 minutes environ présentant un extrait du discours d’Emmanuel Macron au parlement européen pour la Présidence française de l’Union européenne et un extrait du débat qui s’en est suivi avec les parlementaires. Le lendemain, mardi 25 janvier, ils ont été invités à s’exprimer, tous ensemble, dans un forum écrit (plateforme HD quali).

1. Le sujet peine à mobiliser

Le premier constat qui se dégage de ce rendez-vousde la Grande Conversation réside dans le détachement qu’ont manifesté les citoyens à l’égard du sujet. Plusieurs indicateurs en attestent : près d’un citoyen sur deux a trouvé la vidéo « peu intéressante » ; les adjectifs « vide, creux, vague » dominent dans les premières impressions recueillies ; deux tiers des citoyens, lorsqu’ils sont invités à restituer les défis précis abordés par Emmanuel Macron dans son allocution, citent le défi migratoire (thématique non abordée explicitement) et omettent le « défi numérique ».

A ce stade, plusieurs hypothèses explicatives de cette faible mobilisation sur le sujet peuvent être avancées :

  • Le sujet de l’Europe est lointain; la présidence française de l’Union Européenne n’échappe pas à ce faible intérêt.
  • Il connote une forme de technicité qui conduit à « renoncer » :  à différents moments de la conversation, une proportion significative de citoyens déclare qu’ils sont incapables de se prononcer sur la thématique de discussion (la brièveté de leurs réponses en témoigne).

« L’Europe, une question difficile si nous ne sommes pas au fait du sujet »

« Pour répondre sérieusement, il faut maitriser parfaitement le sujet de l’Europe politique »

« J’ai trouvé le discours long et compliqué à comprendre »

La rhétorique des discours politiques (présentés dans la vidéo) « tourne à vide », touche peu et illustre une forme de distance : décalage entre niveau de généralités et préoccupations concrètes des citoyens ; décalage entre abstraction et mesures précises attendues. Une forme d’usure à l’égard de ces codes d’expression est nettement perceptible.

« Je trouve ces interventions TRES politiciennes, très technocratiques »

« Les habituels propos de politiques aguerris à la langue de bois, aux pouvoirs limités et aux promesses non tenues »

« Lénifiant, dogmatique, chacun joue sa partition habituelle »

« Je trouve l’exercice oratoire assez fatigant. Avec Macron mais aussi avec de nombreux intervenants en général, c’est long, l’orateur a toujours tendance à s’écouter parler et le texte en lui-même est rarement novateur. Il ne fait que réaffirmer ce que semble défendre l’UE depuis des années. »

« Elle ne m’a pas intéressé car j’ai vu avec divers hommes politiques que rien n’est fait derrière. Les grands discours c’est bien joli mais les gens n’en veulent plus, ils veulent du concret et voir ce que la France ou ici l’Europe peut et va faire pour leur quotidien sur divers sujets (pouvoir d’achat, santé, emploi, sécurité, fiscalité etc.). En effet, on a eu aucune proposition concrète (parler de l’urgence climatique ok : mais il propose quoi ?) »

2. L’attention des citoyens a principalement été attirée par deux éléments « périphériques »

  • Le contraste entre le cadre (solennité et prestige) et les joutes verbales ou invectives qui ont suivi l’allocution du président.

 « J’ai été impressionné par tout ce monde. Que de pays représentés ! L’Europe c’est du sérieux »

« J’ai été surprise du ton et de la teneur des échanges, je ne savais que c’était une tribune de règlements de comptes »

« On a plus l’impression d’être dans une cour de récréation qu’au parlement européen »

« J’ignorais que la nomination du président de l’Europe ouvrait le champ à ce style de commentaires »

  • L’instrumentalisation du Parlement européen pour des enjeux franco-français, dénoncée par la plupart.

« J’ai trouvé inapproprié de mélanger la politique française et celle de l’Europe »

« Les échanges ont été trop souvent tournés vers la France plutôt que vers l’Europe »

« Des intervenants français qui se sont trompés de lieu se croyant à la tribune de l’Assemblée nationale et j’ai trouvé cela indigne et déplacé »

« Ce qui m’a marqué c’est les attaques qui ont été faites par les intervenants contre E. Macron. En effet, le parlement européen est censé être un espace de discussion des politiques européennes, mais il s’est ici transformé en débat politique national et en anti-chambre de la campagne présidentielle. »

3. Comment les citoyens ont-ils réagi au fond des interventions ?

3.1. Le discours d’Emmanuel Macron : un discours qui peine à marquer les esprits autour de messages forts au-delà d’une posture générale pro-européenne

  • Deux lectures ont été faites du discours d’Emmanuel Macron au travers des extraits présentés :
  • Une large part des citoyens a buté sur la dimension « générale » du discours, recoupant les critiques relevées ci-dessus. S’y sont agrégés en termes de proximité politique, les détracteurs et opposants d’Emmanuel Macron, lui reprochant de surcroit de « faire campagne » sans que ceci ne soit véritablement étayé.

« Il parlait pour ne rien dire, il brassait de l’air, aucune mesure concrète ne sortira des 6 mois de la présidence de la France/ même en écoutant et en étant attentive je n’ai pas retenu grand-chose »

« Macron a évoqué de grandes généralités sans entrer vraiment dans les détails (pas ou peu de chiffres) et n’a pas évoqué de mesures prochaines très concrètes mais plutôt de grands axes assez flous »

 « Un discours de politique générale : « il faut mettre le paquet, sur le climat, l’emploi, le numérique, l’immigration ». Un discours avec lequel on ne peut pas être pas d’accord… »

« Il réaffirme des valeurs très basiques, de démocrate, de solidarité. C’est un discours un peu quelconque, très convenu qui n’est pas aidé par la prestation d’E. Macron et son expression orale ampoulée »

« Du Bla Bla ni plus ni moins, j’attends des actes concrets et jusqu’à présent M Macron n’a pas toujours suivi des actes à la parole »

  • Les autres ont valorisé la posture et la vision portée par Emmanuel Macron (souvent d’ailleurs les proches de LREM).

« C’est très solennel, impressionné par tout ce monde scotché au discours de notre président de la République qui se veut ambassadeur des valeurs de l’Europe » 

« En ce qui concerne la prestation d’Emmanuel Macron… aucune surprise, il était dans son rôle. J’ai apprécié son allocution qui montrait à quel point l’Europe est un sujet qui importe pour lui et je suis persuadée qu’il fera tout pour mener à bien les objectifs qu’il s’est fixés au sein de l’Europe »

« Notre président était solennel au milieu de cette arène, mais il était précis et appliqué aussi, il déroulait son discours où chaque mot était savamment choisi. »

« Je suis fier que notre président dirige l’Europe pendant 6 mois. Mon impression : je pense qu’il veut mener l’Europe dans le droit chemin. »

  • Si l’on croise cette analyse avec le contenu des actions concrètes citées par E. Macron, relevons d’abord qu’un citoyen sur trois n’a pas été en capacité d’en restituer au moins une. Là encore, la question mérite d’être posée : est-ce l’Europe qui n’intéresse pas ? Ou est-ce la parole présidentielle qui ne porte pas sur ce sujet ? Ou plus généralement la parole politique ? Ou la forme précise du discours ?

« Sincèrement, à part des vœux pieux, je n’ai pas relevé de plan d’actions, de contraintes sur qui que ce soit, d’investissement chiffré ou de propositions chiffrées. »

« Il a proposé une alliance avec le continent africain… J’ai du mal à voir comment et avec qui ? Il a proposé de réduire les inégalités sociales… mais sans dire comment il compte faire. Il a dit « nous en avons les moyens » mais avec quel argent, pour amplifier la dette ? Il a dit « refonder l’Europe » de bien jolis mots… mais concrètement ? »

Parmi les principales actions concrètes mémorisées et restituées, citons : « L’intégration du droit à l’avortement dans la Charte des droits fondamentaux (7), « La mise en place d’une alliance avec le continent africain » (5), « La production de vaccins en France suivie de l’exportation aux pays dans le besoin » (3) « La mise en place d’une armée européenne / d’une défense militaire commune » (3). Le pari de la révolution numérique pour faire face aux géants du numérique (des actions qui semblent encore relativement vagues) (4),

  • Les thématiques abordées ont inégalement retenu l’attention des citoyens : la priorisation de l’enjeu climatique (évoquée par 9 personnes ) notamment l’adoption de la première loi au monde contre la déforestation importée (8) et l’objectif de la neutralité carbone d’ici 2050 (5) ; la promotion de la parité / la lutte contre les inégalités entre les hommes et les femmes (12) en imposant notamment des quotas dans les conseils d’administration ; la lutte contre les inégalités salariales (6) proposant des emplois qualifiés et de qualité, mieux rémunérés sur la base d’un salaire minimum européen (4) ; l’intégration de nouveaux droits pour les travailleurs des plateformes numériques (2) afin d’améliorer leurs conditions de travail ; l’immigration, la lutte contre l’immigration clandestine avec le renforcement des frontières (14), le renforcement de l’espace Schengen et de Frontex (5), le développement de partenariats avec les pays d’origine des migrants pour faciliter la politique de retour (4).
  • Sur le fond, en tout cas, les citoyens reconnaissent à Emmanuel Macron une vision pro-Europe et la volonté d’une Europe forte.

« Il est profondément Européen et souhaite trouver des solutions communes, faire avancer les choses ensemble »

« Macron voit l’Europe comme un soutien, un groupe fort, comme par exemple pendant la crise sanitaire. Il souhaite aller encore plus loin pour travailler ensemble, au niveau européen sur les différents sujets abordés que sont le numérique, l’écologie et l’immigration. »

« Celle d’une Europe plus forte, interdépendante, solidaire, collective à même de garantir la paix et de faire face à des situations (migrants, covid) qu’un seul pays européen à lui seul ne pourrait régler… une Europe donc solidaire, égalitaire (salaires, hommes/femmes) et unie. »

« Pour Mr Macron l’Europe doit être un super Etat qui prend en charge les principaux problèmes actuels : immigration, défi numérique, commerce international, climat, budget etc… Je crois qu’il se verrait bien être le « président  » de l’Europe » pour pouvoir rivaliser avec les très grandes puissances. Il veut donner de plus en plus de pouvoir à cette Europe même au prix que la France soit ramenée à ne devenir qu’un petit pays simple exécutant. »

Cette vision de l’Europe entre en résonance avec les vues d’une partie de nos citoyens.

3.2. Le discours des autres intervenants : des propos très critiqués sur la forme mais qui peuvent faire mouche auprès des opposants à E. Macron

La grande majorité des citoyens divise en deux groupes les interventions visionnées :

  • D’un côté, celle de Manfred Weber « adaptée au contexte », centrée sur les enjeux européens et digne dans sa tonalité comme dans son expression (même si peu de citoyens le connaissaient) ;
  • De l’autre, celles de Yannick Jadot, Jordan Bardella, Manon Aubry qui ont instrumentalisé cette occasion européenne pour « régler leur compte » en déplaçant le débat à l’échelle nationale. « L’irrespect » des interventions (y compris du temps de parole s’agissant de M. Aubry) a choqué bon nombre de citoyens.

« Selon moi l’intervention de Manfred Weber a été la seule intervention digne de ce nom car elle a été la seule tournée vers l’Europe. Les autres intervenants n’ont fait que de ramener le sujet sur les « thèmes » de leurs partis en France. »

« J’ai été très choquée des interventions de Yannick Jadot, Jordan Bardella et Manon Aubry. Intéressant ?… Ça ne l’était pas car complètement déplacé. »

« Bref les 3 Français n’ont pas parlé d’Europe mais ont fait leur petite com méprisable. »

Une fois dépassé le premier niveau de dénonciation de cette confiscation du débat européen au profit d’enjeux nationaux, deux points sont à relever :

  •  Une certaine capacité de séduction exercée par des « punchlines » ou formules choc auprès de quelques-uns de nos citoyens

« Excellente intervention avec des punchlines bien senties. Même il s’est retourné pour lui dire en face… De candidat à la présidentielle à un autre !!! »

« J’ai aimé qu’il s’adresse directement à E. Macron, même si ça sonnait un peu comme un règlement de compte, mais il a raison sur les faits énoncés. Qu’a fait E. Macron pour le climat pendant ces 5 ans ? »

« Quelques piques typiques du RN »

  • Au-delà des contestations de la forme, une légitimation du fond des arguments pour les citoyens proches de leurs partis respectifs et de leurs idées
  • Yannick Jadot et l’inaction climatique (sur la question des migrants en revanche peu, de son propre camp, ont trouvé son discours pertinent)

« Yannick Jadot, malgré ses attaques frontales, a fait des remarques intéressantes sur l’inaction climatique d’Emmanuel Macron, qui sont assez justes car E. Macron avait fait beaucoup de promesses non tenues » 

  • Jordan Bardella et l’immigration

« Sa pensée était construite, réfléchie et forcément l’immigration/sécurité était le moteur de son intervention. Je ne pouvais pas attendre autre chose de ce représentant RN. Fidèle à sa ligne directrice. »

 « J’aime bien Bardella que je trouve très bon orateur, beaucoup d’inexactitudes mais bien dit ! Beaucoup de conviction, un peu d’animation bienvenue ! »

  • Manon Aubry et les inégalités sociales

« En partie d’accord sur le pouvoir qui a été laissé aux multinationales et aux milliardaires sous le mandat de Macron, et ce au détriment du « peuple » et des plus pauvres… »

« Pour moi, c’est la meilleure intervention de la cérémonie. Elle dit des vérités et cela dérange beaucoup. »

A noter que la posture adoptée par Emmanuel Macron en réponse à ces intervenants a été perçue comme juste et appropriée par une majorité des citoyens (les deux tiers environ) – au-delà donc du cercle de ses sympathisants dans la communauté.

« Son discours était très bien construit et a réussi à répondre de façon précise à chacun de ses intervenants en démontant leurs arguments un à un. Je ne sais pas dans quelle mesure il avait raison ou non, mais il s’est très bien défendu »

« Il faut reconnaître que j’ai ressenti une grande habileté à répondre à la plupart de ses contradicteurs, et ce sans s’énerver ni s’indigner. Il se voulait constructif, et lucide dans l’intention affichée » 

3.3.  Ce format d’interpellation/de débat président-parlementaires serait-il une bonne idée pour la France ?

Interrogés sur l’intérêt que pourrait présenter la duplication du dispositif à l’échelle de la France (possibilité que le président de la République puisse être interpellé par les parlementaires français), les trois quarts des citoyens de la communauté se montrent plus que circonspects.

« Je pense que ça apporterait du boxon au boxon ».

La crainte de l’invective au détriment du débat de fond est très présente.

« Vu la teneur des débats tels qu’ils nous ont été montrés dans cet extrait, je ne suis pas sûr que cela soit une grande avancée pour la démocratie. Si c’est pour se rentrer dans le chou pendant 3h et que chacun défende son image sans que cela ne change rien à la sortie, à quoi bon… »

Plus fondamentalement l’organisation des institutions en France, la répartition des rôles au sein de l’exécutif enlèvent à leurs yeux de la pertinence à cette hypothèse.

« Que le président puisse être interpellé lors d’une session à l’Assemblée nationale ? Je n’en vois pas l’intérêt, les ministres sont là pour ça »

« C’est déjà le cas avec le Gouvernement et les ministres »

« C’’est au premier ministre de s’occuper de ça, c’est son rôle »

En revanche, certains citoyens se saisissent de cette hypothèse pour réitérer leur souhait (exprimé à de multiples reprises depuis le début de cette grande conversation) d’un rétrécissement de la distance « entre le peuple et l’exécutif  », d’une écoute plus marquée, d’une meilleure prise en compte des Français eux-mêmes.

« Laisser la parole aux parlementaires français pourrait permettre aux Français de se sentir plus écoutés »

« Ce serait une très bonne chose pour le bon fonctionnement de la démocratie, cela rapprocherait les Français de leur président et du gouvernement »

4. La coïncidence des calendriers (entre la présidence française de l’Europe du 1er janvier 2022 jusqu’au 30 juin 2022 et la campagne présidentielle en France) : entre indifférence et scepticisme

Quelques voix éparses se sont exprimées pour…

  • … regretter que ce hasard du calendrier ait été possible

« Ce n’est pas une bonne chose. Cela fausse tout et on l’a bien vu. Il aurait fallu selon moi reporter la présidence française a une autre date, exemple 2ème semestre 2022. »

  • … ou souligner l’étrangeté de la situation

« Au vue de notre calendrier électoral, si d’aventure Macron n’est pas élu ou qu’il ne soit finalement pas candidat, ce serait étrange comme situation. »

Quelques rares points de vue argumentés sont exprimés sur le sujet, que ce soit d’ailleurs en faveur de l’une ou de l’autre des positions : les priorités européennes vont être utilisées dans le cadre de la campagne présidentielle française vs les priorités européennes seront tues pour laisser la place aux enjeux nationaux.

« Cela peut être une bonne chose puisque cela peut pousser Emmanuel Macron à travailler à l’échelle européenne sur de nombreux sujets pour montrer aux Français les capacités de l’Europe (et son influence). » 

« C’est une mauvaise chose. E Macron ne peut pas défendre les intérêts de l’Europe tout en défendant les intérêts de la France dans sa campagne électorale. »

« Il ne va pas oser se mettre à dos une partie de l’électorat. Bref il ne va rien se passer en Europe ces 6 prochains mois. »

L’analyse des discours montre en creux qu’on n’attribue que peu de conséquence à cette coïncidence ; cela étant notamment largement alimenté par le scepticisme quant à l’effectivité de changements qui pourraient être menés à bien en un temps aussi court (et ce scepticisme vaut bien sûr pour tous les présidents qui s’y succèdent)

« J’ai du mal à croire que tous les 6 mois, en fonction du pays qui la préside, la politique européenne change. (…) Alors que cela coïncide avec la présidentielle française, je ne crois pas que cela change grand-chose aux partis pris des uns et des autres… »

« Des promesses en l’air, des vœux pieux, qui de toute façon ne peuvent être raisonnablement tenues en 6 mois de temps »

5. Une opinion qui reste fragmentée sur l’apport de l’Union européenne

A la question «  l’Europe apporte-t-elle quelque chose à la France ou au contraire lui enlève-t-elle quelque chose ? », environ un tiers des citoyens exprime une reconnaissance sans réserve à l’égard des bénéfices apportés par l’Union européenne (et notamment les proches de LREM)

« A plusieurs on est plus fort, comme il a dit pendant son discours »

La gestion de la crise sanitaire (les vaccins, exemple cité par E. Macron dans son discours) ; la politique économique et monétaire commune ; le maintien de la paix ; la politique migratoire ; l’écologie : autant de registres sur lesquels la solidarité et l’entraide européenne constituent, aux yeux de ces citoyens, de réels avantages.

« Sans l’Europe je n’imagine pas comment la France aurait fait pour gérer cette crise. Je pense que c’est profitable en tous points. »

« L’Europe permet aussi à la France d’avoir une politique commune à d’autres pays européens sur des thèmes tels que les migrations, l’urgence climatique ou encore la sécurité et je pense que nous avons beaucoup à y gagner ». 

Un autre tiers des citoyens exprime des appréciations nuancées :  les bénéfices attachés à l’Europe sont proches de ceux exprimés par le groupe précédent mais ces citoyens y adjoignent des réserves quant à la liberté d’agir de la France et quant à l’image « bureaucratique » « éloignée du réel » de l’UE.

« L’Europe permet à la France d’appartenir à une union/ un groupe de pays avec ses forces… Mais aussi ses faiblesses.  Se réunir permet d’être plus fort militairement/économiquement mais chacun ne peut pas faire comme il veut et donc la France a aussi les mains liées pour agir. E Macron ne peut pas faire comme il a envie dans son pays »

« L’Europe peut aussi être contraignante lorsqu’elle impose des normes sans se soucier des particularités nationales. Il y a à prendre et à laisser, ce ne sera jamais parfait… »

Enfin, le dernier tiers  des citoyens de la communauté (le plus souvent à droite ou très à droite de l’échiquier politique) exprime des positions franchement hostiles à l’égard de l’UE, articulées principalement autour de la perte de souveraineté de la France. On prête alors à l’UE l’initiative de politiques ou de normes allant à l’encontre des intérêts nationaux.

« Aujourd’hui l’Europe est devenue une usine à gaz bureaucratique, qui ne sert à faire vivre que quelques centaines de petits fonctionnaires, payés pour pondre des rapports et des règles qui vont contraindre la vie de centaines de millions de personnes. »

« Je me sens française, pas européenne, je pense qu’il faut préserver nos spécificités »

« Elle est hors sol et il n’existe pas de peuple européen, c’est une chimère »

On notera que l’élargissement de l’Europe et la disparité des niveaux de développement des pays membres a grandement contribué pour ces citoyens à une forme de désillusion quant au modèle et aux promesses que l’UE portait initialement.

« L’inconvénient de l’Europe, est qu’il y a beaucoup trop de pays adhérents et que le niveau de vie n’est pas le même selon les pays ce qui engendre des inégalités. »

 « L’Europe a été au départ une très bonne institution avec de bonnes idées. Mais hélas son objectif a été complètement changé quand on est passé de 6 à 28. »

Cette perception se double de nombreuses réserves s‘agissant de sa crédibilité comme puissance internationale face aux Etats-Unis, à la Chine ou à la Russie.  Si ses partisans soulignent qu’elle « pourrait s’affirmer », « qu’elle dispose d’un certain poids » « notamment lorsqu’elle fait bloc » … 

« Selon moi, on a besoin de plus d’Europe pour être plus forts face aux grandes puissances mondiales… »

… les autres expriment sur le sujet beaucoup de scepticisme, notamment quant à ses moyens.

« Je pense qu’elle pourrait s’affirmer mais ne cherche pas à la faire »

 « L’Europe ne fait pas le poids, ce sont des trop grosses puissances économiques. »

« Au niveau économique les États-Unis et la Chine seront toujours plus avancés que nous » 

« L’UE avec ses règles trop lourdes et ses réglementations toujours plus contraignantes n’arrivera pas à inverser la tendance face à une Chine qui se moque des règles et des restrictions. »

Cette discussion a finalement fait ressortir toutes les ambivalences associées à l’Union européenne dans l’esprit des Français : ni complètement convaincus, ni complètement hostiles, ils ont souvent du mal à s’exprimer de façon approfondie sur un sujet qui leur parait éloigné de leur quotidien.

ISABELLE GULPHE-LACHAUD
ISABELLE GULPHE-LACHAUD

Directrice Conseil – BVA Opinion