S’ENGAGER EN 2022 – LE BILLET DE BRUNO CAUTRÈS POUR LA PRÉSIDENTIELLE N°4

un débat « populaire » sur notre démocratie ?

Alors que la « primaire populaire » vient de s’achever sur un succès en termes de participation des personnes inscrites (taux de participation de 84% des 467 000 personnes inscrites), on peut s’interroger sur le rapport ambivalent des Français à la démocratie aujourd’hui. D’une part, on relève des aspirations démocratiques toujours fortes et un désir d’engagement qui peut prendre des formes alternatives. D’autre part, il existe un regard toujours très critique sur le monde de la politique et des tendances abstentionnistes régulières lors des élections. Cette dualité du rapport à la politique et à la démocratie représentative caractérise notre pays depuis pas mal d’années. Elle n’est pas spécifique à la campagne électorale que nous vivons en ce moment. Elle s’inscrit dans une temporalité plus longue et des logiques d’opinions plus structurelles.

La dernière vague de l’enquête BVA d’intentions de vote, réalisée pour Orange et RTL (du 24 au 26 janvier) est à cet égard très riche d’enseignements. En plus des questions relatives aux intentions de participer (en recul de trois points, 71% des personnes interrogées se déclarant certaines d’aller voter), aux intentions de vote et leur certitude, un ensemble de questions ont été posées afin de comprendre la tension entre l’attachement (en général) à la démocratie et le regard porté sur la démocratie en France aujourd’hui.

les français très attachés à la démocratie

L’attachement des Français à la démocratie reste très élevé. Sur une échelle de 0 à 10 mesurant l’importance qu’ils accordent (en général) au fait de vivre dans un pays gouverné démocratiquement, la moyenne est de 8/10. Cette moyenne connaît néanmoins d’importantes variations sociologiques et politiques. Aux deux extrémités du spectre politique, l’attachement à la démocratie est plus faible. C’est également le cas au sein des catégories populaires, celles faiblement dotées en capital culturel ou faiblement intéressées par la politique et la campagne électorale. Un facteur générationnel s’exprime également. Parmi les moins de 40 ans, on accorde en moyenne moins d’importance au fait de vivre dans un pays gouverné démocratiquement que parmi les plus de 40 ans. La différence entre ces deux groupes d’âges est très forte sur ce point.

Démocratie en france : peut mieux faire !

Si les Français interrogés par BVA se montrent très attachés au principe du gouvernement démocratique, leur évaluation de la démocratie en France est en revanche nettement moins positive… Lorsqu’on demande aux Français (sur une échelle de 0 à 10) si la France est démocratique, la moyenne n’est que de 6/10 ! Peut mieux faire…. ! Seuls les sympathisants des forces politiques du centre/centre-droit/centre-gauche donnent une note supérieure à cette moyenne, notamment les sympathisants du Modem et de LREM, les deux partis de la majorité présidentielle. Partout ailleurs, l’appréciation de la démocratie en France est plus, voire beaucoup plus négative. Ainsi, les sympathisants de DLF, pourtant très attachés au principe du gouvernement démocratique, sont les plus sévères à l’égard de la démocratie en France. On retrouve très largement les clivages sociologiques précédents. Les catégories populaires (mais aussi les chefs d’entreprise), les catégories plus faiblement dotées en capital culturel (diplôme inférieur ou égal au Bac) ou économique (les revenus inférieurs à 2500 euros par mois) considèrent beaucoup moins que les autres que la France est démocratique.

les fractures démocratiques

Sans tomber dans le cliché d’une démocratie française élitaire ou censitaire, on ne peut que constater les fractures démocratiques françaises. L’âge et le facteur générationnel jouent ici un rôle plus important. Parmi ceux qui attribuent à la démocratie en France une note inférieure à 6/10, l’âge moyen est de 46 ans tandis que parmi ceux qui attribuent une note supérieure à 6/10 l’âge moyen est de 53 ans. Si l’on isole les personnes qui donnent les notes les plus hautes à la démocratie en France (notes 9 et 10 sur l’échelle de 0 à 10), on y rencontre beaucoup moins de 18-34 ans et beaucoup plus de 65 ans que dans l’ensemble de la population. Décidément, les jeunes générations ne se retrouvent pas tout à fait dans la démocratie française et se posent beaucoup de questions sur la démocratie en général !  

tension entre l’idéal et le réel

L’écart entre l’aspiration à vivre dans un pays démocratiquement gouverné et l’appréciation sur la réalité de la démocratie en France permet de comprendre de manière plus riche le regard que les Français portent sur leur système. Ce regard est celui d’une tension entre l’idéal et le réel. Pour ceux qui attendent peu de la démocratie, l’évaluation sur le caractère peu démocratique de la France traduit sans doute une tension moins forte que pour ceux dont l’idéal démocratique est élevé. On a calculé un écart « relatif » par une simple division entre les notes attribuées par les personnes interrogées sur les deux échelles de 0 à 10. Plus le  coefficient calculé s’éloigne de 1 (valeur de référence qui indique que les deux échelles de mesure ont la même note), plus cela indique une tension entre l’idéal et le réel perçu.

les clivages sociologiques atténués

L’écart entre les aspirations démocratiques et l’évaluation de la démocratie en France est très important pour les sympathisants de DLF mais aussi ceux du NPA, du RN ou de LFI ainsi que ceux du PC. Si les clivages sociologiques opposants les catégories populaires aux catégories le plus favorisées sont toujours là, cette ligne de partage n’est plus aussi stricte. Les classes moyennes ou les titulaires d’un BTS/DUT connaissent des écarts entre aspirations démocratiques et évaluation de la démocratie en France aussi importants que les catégories populaires ou les titulaires d’un CAP/BEP. Cela s’explique aisément. Pour ces catégories, les aspirations démocratiques sont fortes mais la déception vis-à-vis de la démocratie en France l’est également !  Pour les catégories populaires, les aspirations démocratiques sont moins fortes et les déceptions le sont donc (comparativement) un peu moins. Ces écarts entre aspirations et évaluation de la démocratie en France sont au plus faible pour les sympathisants de LREM et les catégories sociales clairement favorisées. Pour les catégories aisées, les aspirations démocratiques sont fortes et la satisfaction sur la démocratie en France l’est également.  

aux sources du ressentiment démocratique

Derrière toutes ces différences se cache l’un des ressorts les plus puissants de l’insatisfaction démocratique en France. Le jugement relativement négatif porté sur la démocratie en France tient au fait qu’on se sent laissé pour compte de cette démocratie et par cette démocratie. Les données collectées par BVA montrent la force de ce « ressentiment démocratique » qui nourrit tant d’incompréhensions, voire de crises. Pour ceux qui se déclarent encore aujourd’hui « Gilets jaunes » ou « sympathisants Gilets jaunes », la tension entre l’aspiration à la démocratie et le ressenti de la démocratie en France est d’ailleurs à son maximum, toutes catégories d’analyse confondues. Aucune autre variable explicative de l’enquête BVA n’a d’effet aussi important sur cette tension et le « coefficient d’écart relatif » obtient une valeur de plus de deux !

« peut-on tout dire ? », leitmotiv politique et médiatique

Pour comprendre cette tension sur la démocratie en France, nous avons voulu savoir ce que les Français pensaient de la liberté des opinions en France. Il est un sujet dont l’espace médiatique s’est emparé depuis quelques mois : l’expression publique !  Pas un jour sans que les chaînes d’info et les plateaux télé ne débattent à l’infini et avec une passion crescendo de la liberté d’expression. Le « peut-on tout dire ?» est devenu un leitmotiv de la bande passante politique française, ce flux permanent de débats à l’infini… !

de l’importance de pouvoir exprimer ses opinions

Nous avons demandé aux personnes interrogées s’il est « important, pour la démocratie, que chacun puisse exprimer ses opinions ouvertement même si elles sont extrêmes ». Sur une échelle de 0 à 10, les Français donnent une note de 7,5/10 à cette question. Beaucoup s’accordent à reconnaître que toutes les opinions doivent pouvoir s’exprimer en démocratie. Mais nos données montrent une sensibilité exacerbée sur cette question à droite de l’échiquier politique. La corrélation est positive entre l’importance accordée à l’expression de toutes les opinions « même si elles sont extrêmes » et l’échelle gauche-droite. Ce sont parmi les sympathisants DLF, LR, RN (et aussi Modem) que cette sensibilité est la plus forte. Les clivages sociologiques sont moins importants que les clivages politiques sur cette question. Ils retrouvent cependant toute leur importance lorsque nous demandons aux personnes interrogées si elles ont le sentiment que « en France, chacun est libre d’exprimer ses opinions politiques ouvertement même si elles sont extrêmes ». Les catégories populaires, les catégories à faible capital culturel et économique, les 18-34 ans se montrent à nouveau critiques vis-à-vis de la démocratie française. On retrouve ici de nouveau le lien étroit entre insatisfaction vis-à-vis de la démocratie et proximité vis-à-vis des « Gilets jaunes ».

sans réel débat démocratique, gare au retour de bâton

Toutes proportions gardées, ces résultats font parfois penser au paradigme des « frustrations relatives » hérité du penseur Alexis de Tocqueville. Ce paradigme explique que l’écart entre les possibilités et les ambitions impossibles à réaliser est à l’origine des « frustrations relatives », un puissant mécanisme qui peut conduire aux révoltes…. Il est une fonction essentielle des élections : permettre à toutes les opinions, à toutes les tensions et frustrations démocratiques de s’exprimer pacifiquement par le bulletin de vote. A un peu plus de deux mois de l’élection présidentielle, il serait formidable que le débat public s’éloigne (enfin) des querelles politiques anodines, de la « course des petits chevaux » et autres vacances ministérielles à Ibiza, pour nous offrir un beau débat démocratique sur notre démocratie française, un beau « débat populaire » comme l’on dit maintenant ! Gare au retour de bâton, sinon.

BRUNO CAUTRES
BRUNO CAUTRES

Chercheur au CNRS et au CEVIPOF