S’ENGAGER EN 2022 – LE BILLET DE BRUNO CAUTRÈS POUR LA PRÉSIDENTIELLE N°8

débat d’entre deux tours : que notre vie démocratique l’emporte !

Nous y sommes enfin, le match retour va se tenir dans quelques heures et battre des records d’audience ! Il ne peut (ou ne devrait) en être autrement, tant le débat entre Emmanuel Macron et Marine Le Pen va nous permettre de confronter deux visions de la France, deux projets politiques et deux personnalités opposées sur presque tout.

Match retour quasi-mythique

L’affiche de ce « match retour » est en tout cas presque mythique. L’un revient de l’enfer aux lendemains de la crise des Gilets jaunes, a traversé la plus grande crise épidémique depuis des décennies et gère pour notre pays et l’Europe la situation de guerre en Ukraine. Il se présente à nous avec un bilan, des points positifs et des points négatifs et nous a promis un changement de « paradigme » et un changement fondamental de méthode pour réformer le pays. L’autre revient de l’abîme d’un débat raté en 2017, est remontée sur son cheval, a affronté à l’automne dernier une terrible offensive sur son champ de bataille de prédilection, l’identité nationale et l’immigration. Elle ne cesse de vouloir montrer qu’elle a gagné en crédibilité présidentielle, qu’elle a adouci son approche et qu’elle veut s’adresser à tous et toutes. L’un est issu d’un parcours et de fonctions dans lesquels l’autre ne voit que l’école de la « pensée unique » ; l’autre est issue d’une lignée politique et partisane dont elle porte encore le poids malgré sa rupture politique et familiale. Un sacré « casting » que ce débat !

débats politiques : d’abord une question d’image

Les débats politiques entre les deux candidats qualifiés pour le second tour constituent d’ailleurs de vrais marqueurs de notre mémoire politique, avec leurs répliques mythiques, leurs images légendaires et leur dramaturgie. Si le contenu et la confrontation des propositions jouent un rôle très important, la forme et l’image emportent largement tout sur leur passage. L’histoire de ces débats d’entre-deux tours est riche de souvenirs d’images, de mots, de répliques, de séquences à qui on attribue ensuite le succès ou l’échec de l’un des deux. La sociologie des médias et de la politique nous enseigne néanmoins que nous ne regardons et n’écoutons pas ces débats de manière neutre. Nos « filtres perceptifs » sont importants : il existe des « biais partisans » et idéologiques qui font de nous non de simples récepteurs passifs de ces débats, mais des électeurs déjà en grande partie engagés en faveur ou défaveur des deux acteurs du « drame politique » qui se déroule sur nos écrans.  A quelques heures de ce débat tant attendu, il est utile de rappeler quelques données importantes à propos des images d’Emmanuel Macron et de Marine Le Pen.

plongée dans l’univers du grand débat

C’est tout l’intérêt de la vague 14 de l’enquête que BVA a réalisée pour Orange et RTL aux Français et l’élection présidentielle. Cette enquête comporte de très nombreuses données permettant une compréhension en profondeur des enjeux du 24 avril et une plongée extraordinaire dans l’univers du « grand débat » du 20 avril.  Cet univers est ici perçu sous l’angle de 17 indicateurs d’images à propos des deux candidats : pour chacun des deux trouve-t-on que ces traits de personnalité (« inspirer confiance », « honnête », « proche des gens comme vous, « crédible sur la scène internationale », « rassembleur », « sincère », « compétent », etc) correspondent bien ou mal ? On ne dispose que de peu d’enquêtes aussi détaillées sur cette importante facette de la confrontation qui se déroulera sous nos yeux dans quelques heures. Un point d’aboutissement de tout l’effort entrepris par BVA au long de ces dernières années sur la question des logiques de la popularité d’Emmanuel Macron et de la capacité de ses concurrents à le « challenger » sur l’image présidentielle.

Traits d'image comparés - Emmanuel Macron - Marine Le Pen - BVA RTL Orange - avril 2022

emmanuel macron-marine le pen : contraste d’image saisissant

Toute la richesse des données recueillies par BVA se lit à travers trois clefs de lecture. La première est celle de la hiérarchie des images que les Français accordent aux deux finalistes. Parmi les 17 traits d’image que BVA a testés, lesquels figurent en premier pour l’un comme pour l’autre ? Aux yeux des Français, les cinq premières qualités qui s’attachent à Emmanuel Macron sont sa « crédibilité sur la scène internationale », son « étoffe de président », sa « capacité à prendre les décisions qui s’imposent », son « charisme » et sa « compétence ».  De son côté, Marine Le Pen est avant tout perçue comme « ayant des convictions profondes », « défendant bien les intérêts de la France », « capable de prendre les décisions qui s’imposent », « charismatique » et « sympathique ». Si l’on ne retient que les trois premières qualités, on voit un contraste d’image saisissant s’exprimer. L’actuel chef de l’Etat domine par la stature présidentielle attachée à sa fonction et à son style « vertical ». Marine Le Pen, qui entend lui ravir son siège, domine par son image d’engagement dans les convictions et de rempart des intérêts de la France.

Principal enjeu pour marine le pen : la compétence

Emmanuel Macron est bien davantage que sa challenger crédité des qualités de prise de décision, de charisme et de compétence. Mais Marine Le Pen n’est pas dominée par le chef de l’Etat de manière écrasante sur ces trois dimensions. La « capacité à prendre les décisions qui s’imposent » est accordée par 55% des personnes interrogées à Emmanuel Macron, 43% pour Marine Le Pen ; le « charisme » est accordé par 51% des personnes interrogées à Emmanuel Macron et 42% à Marine Le Pen ; la « compétence » est créditée en faveur d’Emmanuel Macron par 51% des personnes interrogées, 39% pour Marine Le Pen. Ces données nous indiquent clairement que le principal enjeu pour Marine Le Pen, lors du débat, sera celui de la « compétence », dimension sur laquelle Emmanuel Macron fait le plus la différence en dehors des traits d’image attachés à sa fonction.

présidentialité verticale vs présidentialité horizontale

Une seconde clef de lecture des données collectées par BVA concerne les dimensions sur lesquelles chacun domine l’autre. Emmanuel Macron domine largement sur les dimensions de « présidentialité verticale ». 61% des Français pensent qu’il est « crédible sur la scène internationale » et 58% qu’il a « l’étoffe du président ». Marine le Pen domine sur les dimensions de « présidentialité horizontale » : 40% estiment qu’elle « défend bien vos valeurs », 39% qu’elle « apporte des réponses à vos préoccupations » et qu’elle est « proche des gens comme vous » (alors que ce n’est le cas que de 32%, 29% et 24% pour Emmanuel Macron respectivement). Par ailleurs, sur tous les items relatifs à la sincérité des convictions, Marine Le Pen remporte le match : 37% la trouvent « honnête » et « sincère » (32% et 30% pour Emmanuel Macron) et plus important encore 67% trouvent que la candidate du RN « a des convictions profondes » quand ce n’est le cas que de 49% pour Emmanuel Macron.

fracture sociale considérable

La troisième clef de lecture concerne la sociologie de ces traits d’images accordés ou refusés par les Français à chacun des deux candidats. La confrontation d’image n’est en effet non dénuée de « biais sociologiques » qui manifestent une fracture sociale considérable. A l’image de la sociologie de leurs électorats du premier tour, les images positives attachées à chacun des candidats reflètent une ligne de fracture entre des catégories sociales favorisées (toujours plus élogieuses sur Emmanuel Macron) et défavorisées (toujours plus élogieuses sur Marine le Pen). Les traits de personnalité les plus attachés à chacun des deux sont amplifiés par ces « biais sociologiques » mais aussi partisans et idéologiques. Les sympathisants de chacun des deux candidats leur trouvent toutes les qualités du monde, bien sûr. Mais chacun arrive à convaincre d’autres électorats sur certains traits d’images. Les qualités de leader international ou d’étoffe présidentielle sont reconnus, voire fortement reconnus à Emmanuel Macron par les sympathisants EELV, PS, LR. Les qualités de convictions et de proximité avec les gens sont reconnues à Marine Le Pen par des sympathisants FI, EELV, PS, LR et même LaRem.

Equipés de toutes ces données, il ne nous reste plus qu’à nous souhaiter une très belle soirée de débat ce 20 avril. Que le meilleur ou la meilleure gagne, que le débat soit riche ! Le seul vainqueur sera alors notre vie démocratique qui a tant besoin de confrontation respectueuse entre des projets bien contrastés !

BRUNO CAUTRES
BRUNO CAUTRES

Chercheur au CNRS et au CEVIPOF