S’ENGAGER EN 2022 – LE BILLET DE BRUNO CAUTRÈS POUR LA PRÉSIDENTIELLE N°6

moral des français : les ressorts émotionnels dominés par des affects négatifs

Il y a tout juste un an, nous avions mesuré dans le cadre du Baromètre politique réalisé par BVA, une série de sentiments et d’émotions que ressentaient les Français. Le pays s’apprêtait à vivre alors une nouvelle étape de confinement. Le tableau du moral des Français qui en ressortait était assez sombre. Perdus, désespérés ou indignés à propos de la situation du pays, les Français semblaient terriblement en quête de sens. La morosité, la lassitude face à la crise de la Covid, dominaient un climat d’opinion « plombé » par le sentiment d’incertitude.

Si l’épidémie a depuis reculé, elle n’a pas disparu. Nous venons tout juste de « tomber les masques » – enfin. Mais nous peinons à retrouver toute la vie d’avant. Tant de choses semblent nous avoir échappé à jamais. La guerre en Ukraine, les images atroces qu’elle véhicule, nous renvoie le sentiment que l’humanité touche le fond – près d’une centaine d’enfants tués depuis le début de la guerre, des milliers de victimes. Ce terrible contexte pèse de tout son poids sur plusieurs indicateurs disponibles dans la vague 9 de l’enquête réalisée par BVA sur « Les Français et l’élection présidentielle », pour Orange et RTL.

le moral des français en berne

Autant le dire tout de suite. L’horizon semble encore loin pour renouer avec la « vie normale » évoquée par Emmanuel Macron lorsqu’au printemps 2021 il nous encourageait à regarder vers « le bout du tunnel ». La campagne électorale, les propositions qui nous promettent un monde meilleur, les débats télévisés, les logiques de compétition pourtant si importantes dans cette élection, rien ne semble pouvoir nous redonner du goût aux choses. Comme si nous avions perdu la boussole des « jours heureux » dont parlait le chef de l’Etat.

Evolution du moral déclaré des Français - mars 2022 - BVA - Bruno Cautrès - S'engager

Sur une échelle de 0 à 10 qui mesure le moral des Français, la note moyenne est quasiment au même niveau qu’il y a un an : 5,8/10 alors qu’elle était de 6,5 en mai 2020, à la fin du premier confinement. On est quasiment revenu au point le plus bas, mesuré en mars 2021, au moment de l’annonce de nouvelles mesures restrictives. L’indicateur du moral des Français, enregistré par les enquêtes de BVA depuis de nombreuses années, a donc atteint, aujourd’hui comme il y a un an, l’une de ses plus faibles valeurs, plus faible même que pendant le premier confinement du printemps 2020.

Ces données sont confirmées par les enquêtes de conjoncture de l’INSEE. Au mois de février 2022, la confiance des ménages est en baisse (sa valeur est au-dessous de sa moyenne de longue période). La part des ménages qui considèrent que les prix ont augmenté au cours des douze derniers mois est en très forte hausse. Les comportements d’épargne continuent d’exprimer des doutes et des incertitudes.

effet de contexte ou composante structurelle ?

Nous avons souhaité aller plus loin dans la compréhension de ce moral qui « flanche ». Simple effet de contexte lié à la guerre en Ukraine et à une sortie très progressive de l’épidémie ou composante plus structurelle de la « culture politique » de notre pays ? Pour cela, nous avons, comme l’an dernier, mesuré les ressorts émotionnels du syndrome du pessimisme français. Nous avons en partie renouvelé nos indicateurs afin de mesurer d’autres facettes de ces sentiments, dans la lignée des indicateurs développés par les spécialistes de psychologie politique (Pavlos Vassilopoulos de l’Université de York et Martial Foucault du CEVIPOF).

Sur les cinq indicateurs de sentiments et d’émotions que ressentent les Français à propos de la situation actuelle du pays, ce sont toujours les affects négatifs qui dominent. La colère se situe au même niveau que l’indignation l’an dernier (note moyenne de 5,7). Elle s’accompagne à présent du sentiment de peur (note moyenne de 5,4). Les sentiments d’espoir et d’enthousiasme sont nettement plus faiblement exprimés (notes moyennes de 4,5 et 4). Seule éclaircie au tableau : le sentiment de confusion recule par rapport à l’an dernier (note moyenne 5,2 contre 6,2 l’an passé). Comme si la progressive sortie du Covid avait un peu dissipé le sentiment d’une impasse… Pris globalement, nos indicateurs attestent néanmoins d’un climat d’opinion publique toujours pesant et inquiet.

optismistes et pessimistes : lignes de partage

La sociologie de ces sentiments et de ces émotions continue, comme l’an dernier, de tracer une ligne de partage entre des visions optimistes et pessimistes de la France. La colère est liée à la préférence partisane sous la forme d’une courbe en J. Elle est principalement le fait des sympathies partisanes aux extrêmes du spectre politique – davantage du côté droit que gauche. Ce sont les sympathisants de DLF, du RN et de Reconquête ! qui sont les plus en colère. Notons que les niveaux de colère sont importants parmi ceux du PC, de LFI ou du NPA.

Dans le contexte d’une France pas encore sortie du Covid et horrifiée par les images de la guerre en Ukraine, les variations que l’on constate dans l’expression des sentiments et émotions positifs sont de moindre ampleur. Au fond, personne n’a vraiment un très fort sentiment d’espoir et d’enthousiasme. Ces deux sentiments opposent néanmoins les sympathies partisanes LREM, MODEM et UDI aux autres. Les sentiments positifs ne sont pas absents au centre gauche et au centre droit. Mais c’est bien parmi les sympathies partisanes centristes que l’on rencontre les plus forts pourcentages d’espoir et d’enthousiasme à propos de la situation du pays.

redonner espoir : une tâche complexe pour le(la) futur(e) président(e)

Redonner espoir, confiance et enthousiasme aux Français ne sera pas une tâche facile quel que soit celui ou celle qui gagnera la présidentielle. Le « retour du tragique » dont a parlé le chef de l’Etat semble nous installer durablement dans un mélange de doutes, d’incertitudes et de craintes. Plus que jamais, il est impératif que la dernière ligne droite de la campagne électorale donne l’occasion aux principaux projets de réforme de se confronter dans le cadre de ce qui apparaît un privilège : un débat démocratique. Cadre dans lequel celui qui perd accepte sa défaite et se prépare à la prochaine élection et celui qui gagne accepte pour autant de ne pas avoir raison sur tout.

Attention aux colères rentrées qui n’auraient pas trouvé, dans ce contexte si difficile, l’occasion d’être entendues et gérées…

BRUNO CAUTRES
BRUNO CAUTRES

Chercheur au CNRS et au CEVIPOF