S’ENGAGER EN 2022 – LE BILLET DE BRUNO CAUTRÈS N°10

Tout devient enfin clair : les drôles de logiques

d’une non-campagne électorale.

Quelle drôle de « campagne électorale »… Mérite-t-elle-même son nom de « campagne électorale » ? Si l’on en croit la très sérieuse encyclopédie du Oxford Handbook of Political Communication, une campagne électorale sert non seulement à mobiliser des électeurs qui en temps ordinaires ne suivent pas de près la vie politique mais aussi à mettre en avant des questions pour les politiser et en faire des « enjeux » autour desquels les partis, les candidats et les électeurs vont débattre. Rien, nous n’avons presque rien qui puisse répondre à ces éléments minimaux d’une « campagne électorale »… Au mieux, ce sont les thèmes de la présidentielle qui reviennent.

Il faut dire que la succession en quelques semaines à peine des élections présidentielles et législatives ne sert pas les secondes à prendre leur autonomie. Cette tendance n’a cessé de s’affirmer depuis le quinquennat : aux lendemains des élections législatives de 2007 le politiste Gérard Grunberg concluait que « le système politique français est clairement entré dans un système électoral à quatre tours » (https://www.telos-eu.com/fr/politique-francaise-et-internationale/politique-francaise/lecons-dune-election-a-quatre-tours.html). La « présidentielle à quatre tours » conduit la campagne des élections législatives à ne plus être que la pâle copie de la « grande campagne », celle qui s’est déroulée quelques semaines avant pour choisir le chef de l’Etat. Ce « système électoral à quatre tours » renforce la tendance présidentialiste de nos institutions et nous éloigne davantage encore du modèle européen dominant, celui des régimes parlementaires même lorsqu’ils disposent d’un chef de l’Etat élu au suffrage universel.

Plusieurs éléments viennent pourtant nuancer ce constat déceptif. L’après-présidentielle a connu deux évènements politiques. Tout d’abord, la création d’une nouvelle coalition des gauches, la NUPES, avec d’importantes conséquences. D’une part, la présence d’un seul candidat des gauches dans la plupart des 577 circonscriptions va mécaniquement qualifier au second tour de très nombreux candidats de cette coalition : les duels de second tour entre les candidats « Ensemble ! » ou (plus rarement sans doute) Rassemblement national contre les candidats « NUPES » vont dominer ces élections et l’on reparlera de la « tripartition » politique française. D’autre part, quels que soient les résultats, la gauche va progressivement sortir de la spirale négative dans laquelle elle semblait totalement embourbée depuis l’élection d’Emmanuel Macron en 2017.  Le tour de force de Jean-Luc Mélenchon aura été de « voler la vedette », dans la foulée de l’élection présidentielle, aux deux finalistes du second tour ! Il s’agit d’un élément stratégique aux effets potentiellement importants : planter le décor de la campagne, baliser le champ de la bataille électorale, imposer aux adversaires l’enjeu principal de l’élection sont des éléments fondamentaux en politique. Si Jean-Luc Mélenchon a incontestablement réussi à transformer une élection de confirmation de la présidentielle en élection à enjeu (imposer une cohabitation à Emmanuel Macron), il lui reste à faire la démonstration que le soufflet n’est pas retombé et que les effets mobilisateurs escomptés auront bien lieu à gauche. La sociologie de son électorat de premier tour, avec beaucoup de jeunes électeurs notamment, permettra-t-elle au leader de la France insoumise de parachever son choix stratégique en coup de maître politique ?

Le second événement important, depuis la présidentielle, a été la nomination de la Première ministre et la formation du gouvernement. Casting à mi-chemin entre renouveau et continuité (le dosage penche plutôt pour la continuité), le nouveau gouvernement n’est pas encore identifié clairement par l’électorat : malgré la longue attente (ou peut-être à cause d’elle ?) la popularité du nouvel exécutif n’est pas sortie renforcée de cette séquence et l’enthousiasme dans l’opinion publique n’est pas au rendez-vous. C’est d’ailleurs bien davantage Emmanuel Macron qui fait la campagne électorale qu’Elisabeth Borne, elle-même candidate dans le Calvados : en donnant une longue interview aux quotidiens régionaux, annonçant la création d’une « Conseil national de la refondation », Emmanuel Macron a clairement voulu empiéter sur des thèmes et des références chères aux cœur des électeurs de gauche et reprendre la main d’une non-campagne qui semblait commencer à lui échapper : l’idée de « refonder » après la guerre (contre le Covid et en Ukraine), de planifier à long terme pour enclencher des transformations structurelles et développer des infrastructures, la référence au mythe national du « CNR » (Conseil National de la Résistance) montrent la volonté du chef de l’Etat d’occuper un positionnement politique à la croisée du gaullisme, du pompidolisme et d’une vision classique en France de l’Etat stratège et planificateur. Ce n’est plus la « start-up nation » de 2017 mais un « changement profond de modèle » basé sur les fondamentaux de l’action publique (santé, école, écologie, production et emploi), nous explique le chef de l’Etat.

Les Françaises et les Français semblent néanmoins rester peu impliqués face à toute cette passionnante actualité politique qui laisse augurer d’un quinquennat plein de débats. Selon la dernière enquête consacrée par BVA (pour Orange et RTL) aux « Français et les législatives » seuls 38% déclarent suivre la campagne, 40% seulement déclarent connaitre le nom de leur député ! Tout ceci semble annonciateur d’une forte abstention… Les plus touchés par le manque d’intérêt et de suivi des élections législatives sont particulièrement les 18-24 ans (sauf s’ils sont étudiants), les catégories sociales défavorisées, les chômeurs et les inactifs, les moins dotés en capital économique et culturel : plus de 70% de ceux qui ont les niveaux de diplôme les plus bas déclarent ne pas suivre la campagne pour ces élections législatives ! Politiquement, ce sont parmi les sympathisants de la France insoumise, de Renaissance (l’ex-République en Marche, le parti d’Emmanuel Macron) mais aussi de Reconquête ! (le mouvement d’Eric Zemour) que l’intérêt et le suivi sont les plus prononcés. Les électorats du centre droit (LR) et du centre gauche (PS, EELV) semblent moins investis et intéressés par ces élections législatives. Si l’hypothèse d’une éventuelle cohabitation ne semble pas effrayer les Françaises et les Français, qui ne souhaitent visiblement pas qu’Emmanuel Macron ait les coudées trop franches, aucune personnalité politique (pas même Jean-Luc Mélenchon, jugé assez clivant) ne parvient à s’imposer naturellement à leurs yeux pour incarner un leadership alternatif à celui du tout fraîchement réélu chef de l’Etat….

L’élection présidentielle et les éléments politiques importants qui l’ont suivie n’ont donc rien réglé du sentiment d’impasse qui régnait avant la séquence électorale de 2022. Les législatives permettront-elles de débloquer un peu les choses, dans un sens ou dans un autre et de remettre notre vie politique sur des rails plus porteurs et motivants ? Nous le saurons dans quelques jours ! En attendant, rien ne pourra surpasser en étrangeté cet appel lancé par un candidat (dans la Meuse) : « Ne votez pas pour moi » nous dit-il sur ses affiches de « campagne », craignant que sa candidature n’ajoute de la division à son camp… A moins qu’il ne s’agisse d’un incroyable stratagème politique, d’une audacieuse « triangulation » ou d’un sacré talent de visionnaire : dans le contexte de cette non-campagne électorale, non-conduite par la cheffe du gouvernement et avec un non-candidat mais qui veut être « élu premier ministre », pourquoi en effet ne pas appeler au non-vote ? Tout devient clair, enfin !

BRUNO CAUTRES
BRUNO CAUTRES

Chercheur au CNRS et au CEVIPOF